Lac Tchad : quand le camp de réfugiès est aussi un lieu d'où on peut repartir
03-05-2018 | di COOPI

Lac Tchad : quand le camp de réfugiès est aussi un lieu d'où on peut repartir


Nous rapportons le témoignage de la mission au Tchad par la journaliste Ottavia Spaggiari, qui a visité le projet COOPI financé par l'EU Humanitarian Aid (ECHO). Source: vita.it, en italien.

À Kaya, une plaine sablonneuse près du lac Tchad, se sont réfugiées plus de 4000 personnes ayant fui la violence de Boko Haram. La Coopi, la seule ONG italienne présente dans la région, garantit une assistance psychologique ainsi qu’une protection et a développé un projet d’éducation qui, pour de nombreux enfants, est aussi la première occasion de fréquenter une école.

Il y a des dizaines et des dizaines d’enfants de tous les âges que se sont rassemblés sous la grande tente blanche au centre du camp de réfugiés de Kaya. À quelques mètres de là, une plaine extrêmement aride est la seule trace de ce qui, autrefois, faisait partie du lit du lac Tchad.

Le processus de désertification qui a bouleversé ce bassin hydrographique au cours des cinquante dernières années a réduit le lac de 90 % et, aujourd'hui, ce qui était auparavant une zone lacustre est devenu une étendue de sable, peuplée uniquement de huttes de paille et de boue.

Nous sommes à 15 minutes de jeep de Bol, l'une des principales villes, bien que fort isolées, de la région du Lac.

Si, jusqu'à il y a quelques années, Bol ne comptait que 6 000 habitants, à partir de 2014, dans la ville et les zones limitrophes, ont afflué 14 000 personnes déplacées de l'intérieur du pays, en provenance des îles et des zones frontalières du Niger et du Nigeria, fuyant la violence de Boko Haram, le groupe terroriste qui, au cours des quatre dernières années, a tenté de prendre le contrôle de villages entiers au Tchad, au Cameroun, au Niger et au Nigeria.

Les huttes de paille et de boue donnent à Kaya l'apparence d'un environnement rural mais stable, qui fait presque oublier qu’on se trouve au milieu d'un camp de réfugiés et, pourtant, environ 700 familles vivent ici, ayant fui les atrocités du groupe terroriste, c’est-à-dire environ 4 200 personnes.

Ce n’est qu’un parmi les plus de 100 camps du Tchad, l'un des 9 camps dans lesquels la Coopi est directement impliquée, seule ONG italienne en activité sur le lac, où elle a développé des projets de sécurité alimentaire, d'assistance psychologique aux survivants de Boko Haram et, à Kaya justement, une initiative de protection et d'éducation.

La grande tente blanche sert d'école le matin et, l'après-midi, devient un lieu de rencontre et de loisirs pour les enfants de la région. Ici, ils sont suivis par une équipe de psychologues et d'opérateurs. Nous les observons pendant qu’ils sont en train de colorier des dessins. « Ils ont échappé à des agressions et des violences indicibles. Ils ont vécu des choses terribles, certains ont perdu leur famille et leurs amis », explique Charlot Dabra Serfebe, psychologue et responsable du programme, en soulignant que le dessin et le jeu aident à détecter les traumatismes ou les situations d'inconfort. « À partir de ce qu'ils dessinent et des couleurs qu'ils utilisent, on peut arriver comprendre beaucoup de choses. S'il y a eu un traumatisme, des troubles persistent. Pour les enfants, ce sont là des outils pour exprimer leur état émotionnel ». En observant attentivement les dessins et les crayons de couleur, on arrive à comprendre qui a besoin d'aide, expliquent les opérateurs. C'est pour eux que sont mises en place les formes de soutien les plus appropriées : counselling , assistance médicale ou psychologique.

« Le trouble le plus fréquent est lié au stress post-traumatique dû à la violence subie pendant les attaques de Boko Haram », explique Serfebe.

« L'outil le plus couramment utilisé dans ces cas est le counselling, qui répond très bien à une situation d'urgence comme celle-ci, où les gens ont besoin d'une aide pratique pour faire face aux traumatismes à court terme » poursuit-il, en précisant que l'aide fournie par la Coopi n'est pas seulement offerte aux mineurs d'âge mais à l'ensemble de la communauté. « Le projet de protection implique en réalité tout le monde, souligne-t-il, car il n'y a pas de lieu vraiment sûr sans une sensibilisation et une mobilisation de toute la communauté. C'est pourquoi l'ONG a soutenu la création de groupes de protection communautaire dans les différents camps, en sensibilisant les adultes aux questions les plus critiques, en partant des troubles liés au stress post-traumatique, pour en passer par la violence sur les femmes, pour en arriver aux mariages précoces.

« Il s'agit d'un comité composé à moitié d'hommes et à moitié de femmes, qui a pour mission de veiller sur la communauté et de se tourner vers nous, les opérateurs, dans le cas où l’on constate des violences contre les enfants ou les femmes », explique Serfebe. « Jusqu'à présent, nous avons pris en charge 102 cas, dont 95 % étaient des enfants, la plupart souffrant de troubles post-traumatiques et quelques victimes de mariages précoces. »

C'est ainsi que la grande tente blanche se transforme en un lieu où le deuil, la perte des affections, le traumatisme de la violence peuvent être métabolisés et, selon Charlot Dabra Serfebe, cette grande tente blanche au milieu du désert est aussi un lieu de départ, pour construire une vie différente de celle qu’on a laissée derrière soi, dans les villages perdus, conquis par Boko Haram.

« L’après-midi, nous réalisons les activités psycho-sociales, mais le matin, les enfants suivent ici les leçons. Ils apprennent à lire, à écrire et à compter. Ici, le français est enseigné, la langue officielle du Tchad, mais que presqu’aucun des adultes de Kaya ne sait, étant donné, m'expliquent-ils, que la plupart des réfugiés proviennent de régions rurales et éloignées.

Bénéficier de l'école dans la communauté est un avantage inattendu pour de nombreuses familles. « Pour l'instant, nous avons une capacité d'accueil de soixante enfants, mais nous continuons à recevoir des demandes d'inclusion ». Les parents veulent envoyer leurs enfants à l'école. Beaucoup vivaient dans des zones où une école n’existait même pas. Pour beaucoup de familles, c'est la première fois qu'elles ont l'occasion d'envoyer leurs enfants à l'école et elles comprennent que c'est un enrichissement » , poursuit Serfebe, en me parlant des conditions de vie très dures dans lesquelles quiconque qui habite ici est forcé de vivre : les difficultés quand il s’agit d'accéder à l'eau, les températures impossibles qui atteignent cinquante degrés en été, la pauvreté la plus totale pour une population qui, auparavant, dans les villages d'origine, était principalement composée d'agriculteurs et de paysans et qui, aujourd'hui , n'a ni bétail à élever ni champs à cultiver. Et puis le poids de ce qui a été perdu et des violences subies. « Les conditions de vie sont très difficiles », conclut Serfebe. « Et pourtant, de manière surprenante, c'est aussi un lieu d’où on peut repartir. C'est pourquoi les projets d'aide et d'éducation sont si importants ».

-Ottavia Spaggiari